​​Thibaut Radomme est chercheur postdoctoral en littérature française médiévale à l'Université de Fribourg. Sa thèse de doctorat (Université Catholique de Louvain - Université de Lausanne) porte sur les enjeux du bilinguisme latin-français au début du XIVe siècle, dans le Roman de Fauvel remanié et les gloses à l'Ovide moralisé.

L’humanité a dessiné avant d’écrire. Rien d’étonnant à ce que, se mettant à écrire, elle ait cédé à la tentation d’explorer les arcanes symboliques et mystiques de la lettre dessinée. Tel est le constat formulé par Jean-Yves Tilliette, dans son article « Technopaegnia. Les jeux poétiques de la lettre et du sens », qui observe, à travers l’histoire de la poésie depuis l’Antiquité grecque jusqu’à l’OuLiPo, « la mise en œuvre de procédés, toujours les mêmes, qui font de la lettre, au sens concret de ‘signe de l’écriture alphabétique’, dans sa matérialité graphique et phonique le moteur, ou l’agent, de la création poétique » (p. 164). La matérialité de la lettre, considérée comme un moyen d’accès à l’immatérialité de l’expression poétique, se trouve en effet au centre des interrogations conduites dans le cadre du projet « Jeux de lettres et d’esprit dans la poésie manuscrite en français (XIIe‑XVIe siècles) », dirigé par Marion Uhlig (Université de Fribourg) et financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (voir la note de blog précédemment publiée).

Au sein de ce projet, un volet est dédié à la poésie graphique, aux poèmes-dessins, calligrammes et autres carmina figurata. Depuis les dessins de hache ou d’œuf réalisés par Simmias de Rhodes (IVe siècle av. J.‑C.) jusqu’aux célébrissimes Calligrammes de Guillaume Apollinaire (1918), en passant par le Liber de laudibus Sanctae Crucis du moine allemand Raban Maur (IXe siècle), la poésie graphique résonne comme un pied de nez à l’arbitraire du signe linguistique. Elle traduit aussi une forme de pensée magique du langage et la conscience de son pouvoir symbolique : héritée d’Adam qui, sous l’inspiration de Dieu, nomma les animaux (Gn 2.19), la langue, comme la musique, donne aux hommes l’accès à la contemplation de l’harmonie du monde. Ainsi, à travers la disposition concertée des mots et des lettres, c’est l’empreinte fugace de la transcendance que le poète, entomologiste de l’imaginaire, capture dans ses filets et couche sur la page comme on pique un papillon.

Au-delà des questions herméneutiques qu’elle soulève, la poésie graphique pose à l’historien de la poésie manuscrite un problème aussi ancien que la transmission écrite des textes : celui des rapports conflictuels entre la copie et l’archétype, entre la singularité et la reproductibilité. Qu’est-ce que signifie l’acte de recopier un calligramme ? Quels enjeux président à sa reproduction ? Quelles sont les conditions de sa circulation manuscrite ? Plus largement, pour les médiévistes que nous sommes, comment faire la part, face au corpus de la poésie graphique, entre un « éloge de la variante » qui confinerait à la célébration stérile de l’œuvre unique, et la prise en compte de la nature très particulière – nécessairement rare – de chaque poème : lorsque la calligraphie fait l’œuvre d’art, quelle pertinence conservent les catégories d’auteur et de copiste ? C’est, dans une certaine mesure, aux mêmes questionnements que les équipes du projet The Values of French ont pu répondre en développant un outil tel que Alignment : « [...] a digital tool designed with two main aims : 1. To map the contents of a selection of key witnesses of the Histoire ancienne jusqu'à César ; 2. To represent visually the variation of some selected textual features. » Alignment donne donc à voir la distribution des paragraphes, des rubriques, de l’emploi de la prose ou du vers, mais aussi, dans les prochains mois, d’autres données paratextuelles, dans quelques-uns des principaux manuscrits du corpus. L’outil interroge ainsi les conditions de la mouvance ou de la stabilité des architectures textuelles à l’ère de la reproduction manuscrite.

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Image n° 1 - Genève, Bibliothèque de Genève, ms Latin 22, f° 3v (gauche). Image n° 2 - Genève, Bibliothèque de Genève, ms Latin 76, f° 336v (droite). Source : https://www.e-codices.ch

Dans le cadre du projet « Jeux de lettres », notre enquête débute par l’inventaire et le dépouillement systématique des fonds de manuscrits des bibliothèques suisses : au-delà des chefs-d’œuvre connus et admirés depuis longtemps (comme ce calligramme de Raban Maur glissé au début d’un Commentaire sur le livre de Judith, représentant l’impératrice Judith, femme de Louis le Débonnaire, protégée par le doigt de Dieu – image n° 1), il s’agit de poser sur le manuscrit un regard neuf afin de voir l’invisible, de trouver l’introuvable. Dès les premières fouilles, la moisson ne manque pas d’intérêt : une scène de crucifixion qu’entourent, disposés triangulairement, les derniers mots du Christ (image n° 2) ; deux « alphabets de consécration », grec et latin, placés en croix dans un pontifical du XVe siècle (image n° 3) ; ou bien encore le mot « Amen » glissé dans les entrelacs d’un bouquet de fleurs s’épanouissant... à la fin d’un florilège poétique d’Othon de Grandson (image n° 4). Dans l’art du calligramme en effet, les mots et les choses ont tendance à se confondre.

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Image n° 3 - Porrentruy, Bibliothèque cantonale jurassienne, ms 3, f° 8v (gauche). Image n° 4 - Lausanne, Bibliothèque cantonale et universitaire, ms 350, f° 180v (droite). Source : https://www.e-codices.ch

Unique, chacun de ces cas mérite un examen particulier ; il n’empêche que, considérés collectivement, ils s’inscrivent tous dans la tradition d’une réflexion commune sur la langue, sur ses enjeux, son pouvoir symbolique et ses qualités esthétiques. L’équipe du projet « Jeux de lettres » s’efforcera d’en étudier les évolutions dans l’histoire de la poésie manuscrite en français du XIIe au XVIe siècle et, outre les canaux de diffusion traditionnels à destination de la communauté scientifique, mettra sur pied une exposition réelle et virtuelle des pages les plus remarquables de la poésie graphique dans les manuscrits suisses, conçue à destination du grand public. Une façon de rappeler que le poète Georges Faillet, dit Fagus, avait vu juste en découvrant les premiers calligrammes de 1914 : « Mais c’est vieux comme le monde, la machine de ce farceur d’Apollinaire ! »

Thibaut Radomme

Chercheur postdoctoral FNS
Université de Fribourg


Références des images

Image n° 1 : Genève, Bibliothèque de Genève, Latin 22, f° 3v (https://www.e-codices.ch)
Image n° 2 : Genève, Bibliothèque de Genève, Latin 76, f° 336v (https://www.e-codices.ch)
Image n° 3 : Porrentruy, Bibliothèque cantonale jurassienne, ms 3, f° 8v (https://www.e-codices.ch)
Image n° 4 : Lausanne, Bibliothèque cantonale et universitaire, ms 350, f° 180v (https://www.e-codices.ch)

Bibliographie

Robert Massin, La lettre et l’image : La figuration dans l’alphabet latin du huitième siècle à nos jours, Paris, Gallimard, 1970.
Paul Zumthor, Langue, texte, énigme, Paris, Seuil, 1975 (« Carmina figurata », p. 25‑35).
Giovanni Pozzi, La parola dipinta, Milano, Adelphi, 1981.
Dick Higgins, Pattern Poetry. Guide to an Unknown Literature, New York, State University Press, 1987.
Ulrich Ernst, Carmen figuratum. Geschichte des Figurengedichts von den antiken Ursprüngen bis zum Ausgang des Mittelalters, Köln, Böhlau, 1991.
Michele Camillo Ferrari, Il « Liber sanctae crucis » di Rabano Mauro. Testo – immagine – contesto, Bern, Peter Lang, 1999.
Antoine Coron, Avant Apollinaire. Vingt siècles de poèmes figurés, Marseille, Le mot et le reste, 2005.
Michel Jean-Louis Perrin, L’iconographie de la « Gloire à la sainte croix » de Raban Maur, Turnhout, Brepols, 2009.
Jean-Yves Tilliette, « Technopaegnia. Les jeux poétiques de la lettre et du sens », in Francesco Mosetti Casaretto et Roberta Ciocca (éd.), Mirabilia. Gli effetti speciali delle letterature del Medioevo (Atti delle IV Giornate Internazionali Interdisciplinari di Studio sul Medioevo, Torino, 10-12 Aprile 2013), Alessandria, Ed. dell’Orso, 2014, p. 161‑180.