Marion Uhlig est professeure de littérature française du Moyen Âge à l’Université de Fribourg et directrice de l’Institut d’études médiévales de cette Université. Ses enseignements et ses travaux privilégient une étude minutieuse de la lettre qui combine analyse littéraire et philologique.

Dans un article à paraître dans les Actes du colloque « Belles Lettres : les figures de l’écrit au Moyen Âge » (Université de Fribourg, Suisse, 4-6 octobre 2017), Simone Ventura et Hannah Morcos interrogent les modalités du mélange entre vers et prose dans le manuscrit de Paris, B.N., f. fr. 20125 de l’Histoire ancienne en envisageant d’une part les dispositifs de mise en page, de l’autre les stratégies formelles et linguistiques adoptées par le compilateur pour les mettre en relation. Leur questionnement rencontre ainsi les intérêts du projet de recherche « Jeux de lettres et d’esprit dans la poésie manuscrite en français (XIIe-XVIe siècles) » dont ce colloque marquait le premier jalon. Financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique pour une durée de quatre ans (2019-2022), notre projet réunit une équipe de six chercheurs en vue d’étudier tout type d’artifice formel – carmen figuratum, devise, anagramme, signature en engin, acrostiche, palindrome, boustrophédon, rébus, labyrinthe – visant à réaffirmer la puissance, l’indépendance même, du signifiant par rapport à celle de son signifié. Pour les poètes férus de telles prouesses formelles, il s’agit tantôt de déjouer l’arbitraire du signe en surdéterminant la signification de chaque lettre, tantôt de s’émanciper de la linéarité de l’écriture par l’étoilement du texte sur la page et le déploiement spatial des sonorités.

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Image 1: Paris, B.N., f. fr. 12471, f. 20v. Source : Gallica.bnf.fr

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Image 2 : Paris, B.N., f. fr. 837, f. 126r. Source : Gallica.bnf.fr

On comprendra donc que nos investigations portent au premier chef sur ce qui n’est autre que le b.a.-ba du jeu de lettres, à savoir les abécédaires en français, dont l’équipe souhaite produire une anthologie critique assortie d’un apparat critique, d’une traduction moderne et d’un glossaire. Dans ces poèmes dont la vogue fleurit entre le XIIIe et le XVe siècle, chacune des lettres de l’alphabet est affublée d’une signification morale ou spirituelle, ou encore mondaine, voire scabreuse, élaborée à partir de sa figuration graphique et/ou de sa réalisation phonique. C’est à proprement parler li significations des lettres ou la senefiance de l’a.b.c. qui y est proposée, comme l’indique Li Abécé par ekivoche de Huon de Cambrai dans le manuscrit de Paris, B.N., f. fr. 12471 (image 1) et, par l’ajout d’une main du XIVe siècle, dans le manuscrit de Paris, B.N., f. fr. 837 (image 2). Si donc le K a deux ventres, nous dit le Roi de Cambrai, ce n’est que pour désigner les prélats dont la double panse évoque aussi bien la gloutonnerie que la convoitise (Huon, vv. 131-154). Autre lettre en-dessous de la ceinture, le Q si « vilains al noumer » (Huon, v. 229) bestorne le P de père et de paradis dans sa figuration minuscule. Quant au 9 tironien de l’abréviation con ou com, l’impudique Ballade de l’ABC (XVe siècle) n’hésite pas à la « coupler a .v.i.t. » (Ballade, v. 40)… Qu’à cela ne tienne, ces lettre[s] male[s] sont rédimées par le M qui, rayonnant au cœur de l’alphabet médiéval, est la lettre-Mère, la lettre de Marie dont les trois jambages incarnent la Trinité.

Or, tant la représentation de ces pièces brèves dans les manuscrits-recueils que leur actualisation dans la poésie narrative et lyrique suggèrent qu’elles ont influencé la production littéraire de leur temps. Ont-elles fonctionné comme des sortes de répertoires, destinés à être lus et partagés, en vue d’être mis à profit et glosés dans des textes de toute sorte ? On est tenté de le croire en songeant à l’écho que fournissent les paroles de Saint Louis sur le rendre qui « escorch[e] la gorge par les erres qui i sont » (Joinville, §33), rapportées par Joinville, à l’élucidation par Huon du R qui graigne « con li ciens relle » pour incriminer le Mauvais Riche de la parabole (Huon, v. 249). Sur ce point, l’ABC des doubles de Guillaume Alecis n’est pas en reste, dont les rimes équivoques savamment ciselées s’inspirent en amont de celles de Michault Taillevent et, en aval, se retrouvent presque infailliblement chez Jean Meschinot.

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Image 3 : Heidelberg, Universitätsbibliothek, Cod. Pal. lat. 1969, f. 67r. Source : Universitätsbibliothek Heidelberg

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Image 4 : Paris, Bibliothèque de l'Arsenal, 3142, f. 291. Source : Gallica.bnf.fr

Mais l’élucidation des lettres et le jeu des rimes ne sont pas les uniques enjeux poursuivis par les poèmes abécédaires et on aurait tort de croire que ceux-ci se limitent à être des dictionnaires. Car dans la complétude alphabétique qui leur tient lieu de dispositio, ces textes cherchent à transcender la finitude de la condition humaine pour appréhender la divinité. L’autre type d’abécédaire qui circule à partir du XIIIe siècle conçoit l’ABC, dans sa succession organisée, comme une forme privilégiée de la louange mariale. Ainsi, dans le Pèlerinage de vie humaine, le pèlerin implore Grâce de Dieu de lui envoyer une formule pour prier la Vierge. Il en reçoit un parchemin contenant une prière abécédaire (image 3) et qui constitue une « fourme » à utiliser en cas de besoin ; le lecteur, en la détachant de son cadre narratif, pourra la faire sienne pour adorer la Vierge – Chaucer a suivi cette injonction à la lettre, si on en croit l’adaptation qu’il en propose dans son ABC ou Prayer of Our Lady ! L’ABC Plantefolie et l’ABC Nostre Dame de Ferrant visent la même complétude (image 4) : aux antipodes de la louange émiettée, l’ordre des lettres fournit un cadre, une droite voie pour circonscrire le monde et parvenir au salut. Tout se passe comme si le langage ordonné, en tant que succession de signes, reflétait la volonté divine d’organisation du monde. À ceci près que la lettre, dans ces textes, est obstinément féminine : ce n’est jamais pour chanter Dieu ni le Christ que la rhétorique se teinte d’accents courtois, mais bien pour louer Marie, quitte à racheter en son nom toutes les femmes comme le fait l’A.B.C. a femmes anglo-normand qui ouvre le recueil trilingue de Londres, B.L., Harley 2253 dont plusieurs pièces font tantôt l’éloge, tantôt le blâme des femmes. Histoire de nous enseigner que, lorsqu’elle est au service de la Mère du Verbe, la lettre ne tue pas, elle sauve.

Bibliographie

Manuscrits

Heidelberg, Univ. Bibl., Palatinus latinus, 1969.
Paris, Bibl. de l’Arsenal, 3142.
Paris, B.N., f. fr. 837.
Paris, B.N., f. fr. 12471.
Paris, B.N., f. fr. 12467.
Paris, B.N., f. fr. 12581.

Textes

ABC a femmes, éd. Fein, dans The Complete Harley 2253 Manuscript, Kalamazoo, 2014, vol. 2, https://d.lib.rochester.edu/teams/text/fein-harley2253-volume-2-article-8 (consulté le 19 janvier 2019).
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Guillaume de Digulleville, Le Livre du pèlerin de vie humaine, éd. et trad. Edwards-Maupeu, Paris, 2015.
Guillaume de Digulleville, Le Pelerinage de vie humaine – Die Pilgerreise ins Himmlische Jerusalem, éd. et trad. all. Tittel-Dörr-Möhren-Städtler, Darmstadt, 2013.
Huon le Roi de Cambrai, Li Abécés par ekivoche, éd. Langfors, Paris, 1913.
Joinville, La Vie de saint Louis, éd. Monfrin, Paris, 2002.

Études

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