Michelle Szkilnik est professeur de littérature du Moyen Âge et co-directrice du Centre d’Études du Moyen Âge à l’université de Paris 3-Sorbonne Nouvelle. Elle a participé à notre atelier sur l'Histoire ancienne jusqu'à César en mars 2018.


BnF 20125, f.242r

Bête à deux têtes. BnF f. fr. 20125, f. 242r. Source: Gallica.bnf.fr

L’Histoire ancienne jusqu’à César, comme toute histoire universelle, évoque des événements qui se sont d’abord produits dans des terres orientales éloignées, inconnues ou mal connues de son auditoire, susceptibles donc de provoquer sa curiosité et son émerveillement.  Face aux éléments étranges et exotiques qu’il trouve dans ses sources, le rédacteur de la première version manifeste une attitude double : d’un côté, il souhaite naturaliser les merveilles, attester leur réalité toujours vérifiable, afin de cautionner son récit ; de l’autre, il éprouve un goût pour le pittoresque, exprimé dans de menues digressions qui ralentissent l’histoire. 


Le rédacteur multiplie les petites notations qui font le lien entre le passé et le présent qu’il partage avec son auditoire. À Damas, dit-il, il existe encore une rue Abraham, ce qui prouve que c’est bien le patriarche qui a fondé la ville et qu’il y a résidé :


est sains Abrahans mout honorés et de grant renom en la cité de Damas si com la letre conte et si i a encor une rue c’om claime la rue Abraham por ce que la habita il et mainst premiers si com li pluisor tesmoignent. (23rb)


BnF fr. 20125, f. 23rb

BnF f. fr. 20125, f.23rb. Source: Gallica.bnf.fr

20125 19ra

Extrait du texte : Le Gion rebaptisé Nil. BnF f. fr. 20125, f. 19ra. Source: Gallica.bnf.fr


Le rédacteur signale le changement de nom du fleuve qui fertilisait et fertilise toujours, dit-il, l’Égypte: 


Gion ot a non et le Nil le clamons nos ore et li pluisor ont bien oï parlé dou bien et de la grande habundance que Deus done par celui flum en Egypte. (19ra)


Des témoins, anonymes, sont appelés à la barre pour attester la permanence de l’action bénéfique du fleuve. Ce que l’on peut vérifier aujourd’hui cautionne donc ce que le rédacteur avance concernant le passé.

Dans certains cas, ces notations géographiques prennent cependant une ampleur inédite. L’histoire de la destruction de Sodome et Gomorrhe est l’occasion d’un assez long excursus sur la Mer Morte : des villes englouties, dit le rédacteur, il ne reste rien et à leur place on trouve un lac,


une aigue obscure et noire  (...)  si sause et si tresamere que beste ni oiseau n’en boivent ne n’en gostent ni poisson qui par droite nature en aigue doivent vivre n’i durent ne n’i vivent ne nulle autre creature. (31rb et va)



Le rédacteur indique ensuite les dimensions de la mer, explique qu’elle n’est alimentée que par le seul fleuve Jourdain et qu’à proximité s’élève une montagne de sel dont les vieilles femmes du coin prélèvent des pierres (des salgemes) qu’elles portent à leurs yeux pour se guérir d’une affection ophtalmique. La description de la Mer Morte se trouve chez Bède : c’est celle-ci que le rédacteur retient parmi les nombreuses sources qu’il utilise, manifestant sa fascination pour cette merveille naturelle qu’est la Mer Morte. Car cette mer, il semble en avoir déjà raconté la formation alors qu’il décrivait les combats entre les Assyriens et les habitants de Sodome et Gomorrhe. Il mentionnait que les Assyriens se sont établis



en une valee ou il a ore un lac noir et orrible. Si le claiment cil de la terre la palus betumeuse. La se logierent li Assiriein mes cele palus n’i estoit mie adonques, ains i avoit pus ou cil dou pais qui voloient prendoient aigue por abevrer lor bestes quand eles erent ilueques en pasture mes puis quant les cités fundirent si com vos orrés avant retraire, si vint par la volenté de Deu en cele valee la aigue, et fu et est encore la palus betumose nomee. (26va)


20125 26va

Première mention du palus betumos. BnF f. fr. 20125, f. 26va. Source: Gallica.bnf.fr

Dans la Bible, ces puits bitumeux existent avant la destruction des cités. Les Assyriens campent à proximité et les rois de Gomorrhe et de Sodome y tombent alors qu’ils fuient devant leurs ennemis (Gen. 14, 10). La confusion entre le palus bitumeux et la Mer Morte n’est peut-être pas le fait du rédacteur mais il n’en demeure pas moins intéressant qu’il conserve un double récit expliquant la création de la mer et que dans les deux cas, il fasse appel à la réalité contemporaine : ce lac « est encore la palus betumose nomee », « si le claiment li plusor encore le flum au diable o la morte mer, ce sevent cil qui l’ont veue et ont este en la contree. » Ici encore, le rédacteur cite pour témoins ceux (ses contemporains ?) qui se sont rendus sur place. La notation géographique garantit la véridicité du discours et satisfait le goût du rédacteur et de son public pour les merveilles orientales.

Un autre trait frappant de l’Histoire ancienne, qu’on peut rapprocher de cette curiosité pour les phénomènes insolites, est la description de calamités naturelles : le tremblement de terre en Lombardie et la sécheresse que connaît ensuite la région (191ra) ; la peste qui s’abat sur Rome après la mort de Camille et la faille qui s’ouvre en plein milieu de la cité et qui ne se referme qu’avec le sacrifice de Marcus Curcius (194ra et b), l’éruption de l’Etna à l’époque de Manlius Emilius (330rb) et l’invasion des locustes en Afrique (330va et b), qui entraîne une mortalité catastrophique. Le rédacteur s’attarde longuement sur tous ces malheurs, qui rappellent les fléaux dont sont victimes les Égyptiens dans le livre de l’Exode (livre, notons-le, non inclus dans l’Histoire Ancienne), pour des raisons morales : il veut montrer qu’avant l’arrivée de la vraie religion, Dieu punissait sévérement les païens. Dieu montrera sa clémence après la venue de Jésus Christ. Mais il décrit aussi ces désastres avec un luxe de détails qui révèle une curiosité quasi naturaliste pour ces phénomènes, une sorte de tentation encyclopédique. 

Tigresse d'Antigone

La tigresse d’Antigone. BnF f. fr. 20125, f. 112b. Source: Gallica.bnf.fr



Ce même intérêt pour des merveilles naturelles se retrouve dans la description de la tigresse d’Antigone (112bc), qui a été apportée d’Égypte et d’Éthiopie. Le rédacteur en vient à décrire, au présent, non pas une tigresse particulière, mais le tigre sauvage, incluant de fait dans son récit une véritable page de bestiaire. Dans le ms fr 20125, une enluminure représente la tigresse de profil sur un fond bleu fleurdelysé. Cette illustration ressemble à celle des différents types de lion dans le Livre du Trésor de Brunetto Latini (ms BnF fr 567, fol. 51r). Deux autres miniatures, rappelant aussi des images de bestiaires, témoignent que la dimension encyclopédique du récit n’a pas échappé à l’enlumineur : celle du Dentirant qui attaque Alexandre et ses hommes (239ra), et celle de la bête à deux têtes que le conquérant rencontre sur sa route asiatique (242ra). 



Que la partie Alexandre de l’Histoire ancienne soit particulièrement propice à l’évocation de phénomènes ou de créatures extraordinaires, rien de surprenant, mais c’est tout au long du récit que le rédacteur introduit des digressions géographiques. Il semble du reste s’intéresser particulièrement au Moyen-Orient et à l’Égypte. Ne serait-ce pas parce que sur ces terres ont vécu les premiers ascètes évoqués dans les traductions des vies des pères du désert, lesquelles rencontrent un succès notable à l’époque et dans le milieu de la rédaction de l’Histoire Ancienne ? Resurgit ici le nom de Wauchier de Denain, auteur possible de cette histoire universelle et traducteur de nombreuses vies orientales. Les notations géographiques auraient-elles aussi pour fonction d’établir des liens avec le reste de son œuvre et de jeter les bases d’une vaste histoire ecclésiastique dont l’Histoire Ancienne ne serait que le premier pan ? 

Michelle Szkilnik


Bibliographie :

Baumgartner, Emmanuèle, « L’exotisme à rebours dans la Chanson d’Antioche », L’exotisme dans la poésie épique française. In memoriam Klára Csűrös, textes réunis par Anikó Kalmár, actes du Colloque international Paris, 26-28 octobre 2000, Paris, L’Harmattan, 2003, p.13-27.

Croizy-Naquet, Catherine, « Wauchier de Denain ou l’expérience de l’histoire dans L’Histoire ancienne jusqu’à César », Wauchier de Denain, Polygraphe du XIIIe siècle, sous la direction de Sébastien Douchet, Presses Universitaires de Provence (Senefiance), 2015, p. 75-92.

Gaullier-Bougassas, Catherine, « Écrire en prose sur Alexandre le Grand au XIIIe siècle. Les choix de l’historiographe Wauchier de Denain », Wauchier de Denain, Polygraphe du XIIIe siècle, sous la direction de Sébastien Douchet, Presses Universitaires de Provence (Senefiance), 2015, p. 93-111.

Laurent, Françoise, « Wauchier de Denain. De L’historiographie à l’hagiographie, l’histoire d’une ʽcontinuationʼ », dans Wauchier de Denain, Polygraphe du XIIIe siècle, sous la direction de Sébastien Douchet, Presses Universitaires de Provence (Senefiance), 2015, p. 15-28.

Szkilnik, Michelle, « Écrire en vers, écrire en prose. Le choix de Wauchier de Denain », Romania 107, 1986, 2-3, p. 209-230. 

20125 f. 239r

Dentirant. BnF f. fr. 20125, f. 239r. Source: Gallica.bnf.fr