Sylvie Lefèvre est professeur de Littérature française médiévale à Sorbonne Université et co-dirige la revue Romania.

Etudier une langue moderne comme le français, non seulement dans une perspective diachronique mais également géographique, pour en faire une histoire plus précise et complexe grâce à l’apport théorique et documentaire d’études comme celles qui considèrent les langues en contact ou la question de la francophonie, est possible dès le Moyen Âge. Les projets pilotés par Simon Gaunt ont contribué à faire progresser ces dossiers de recherche sur les corpus choisis hier pour Medieval Francophone Literary Culture Outside France et aujourd’hui sur l’Histoire ancienne jusqu’à César.

Un des plus anciens auteurs de langue française est un Français d’Angleterre, transplanté avec sa famille de conquérants de Normandie vers la grande île. Philippe de Thaon écrit ses deux œuvres principales, le Bestiaire (après 1121) et le Comput (entre 1113 et 1119), sous le règne d’Henri Ier, pour une élite francophone. Derrière la vernacularisation de deux univers de savoir post-antique (celui du calendrier chrétien et celui d’un monde où l’animal placé sous la responsabilité de l’homme lui donne des leçons) transparaît une culture proprement classique. Passant en revue les signes du zodiaque, le Comput en propose une lecture allégorique où chacun est une des figures du Christ. Ainsi le taureau labourant la terre incarne-t-il la peine et les tourments qu’Il souffrit ici-bas pour reconquérir nos âmes (v. 1545-1562) :

SL cotton MS.png

British Library, Ms. Cotton Nero A V, f. 16v. Reproduction autorisée par le British Library Board. Numérisation disponible ici.


E saceiz que li pez, ----------------------------- Et sachez que son sabot,
Qui en dous est furchez, ----------------------- Qui est divisé en deux par une fourche,
Dous poples signefie --------------------------- Représente deux peuples
- Nel larrai nel vus die - : --------------------- - je ne renoncerai pas à vous le dire - :
Paiens, judeue gent ---------------------------- les païens et les juifs
Dum prendreit vengement. ------------------- dont Il prendrait vengeance.
Char en l(e) une partie ------------------------- Car en cette partie
Del péd, que que fols die, --------------------- du sabot, quoi que dise le sot,
Un y griu entendum --------------------------- nous voyons un i grec
Par mult grant raisun ; ------------------------ pour une raison très profonde
En le altrë un o. -------------------------------- et dans l’autre partie, un o.
Asemblez y e o, -------------------------------- Assemblez y et o,
Si en avereiz un ÿo. -------------------------- vous aurez le mot yo.
Ce est interjectïo : ---------------------------- C’est une interjection
Victorie signefie ------------------------------ qui représente la victoire
Que Deus li filz Marie ------------------------ obtenue par Dieu, le fils de Marie
Out de judeue gent --------------------------- sur les juifs
E de paiene gent. ----------------------------- comme sur les païens.


La description naturaliste de la face inférieure du pied du taureau, ronde en son pourtour comme un o et fendue comme un y, est prise dans une interprétation où tout élément du monde naturel est susceptible d’une lecture à plus haut sens. Ici, le sabot offre deux lettres qui conjointes font un mot d’un type grammatical particulier, encore désigné en latin par Philippe : l’interjection, soit un terme qui exprime sentiment ou émotion. En grec (iota oméga) comme en latin, io est un cri de joie poussé dans les fêtes ou les triomphes. Ici, il serait celui du Christ taureau et victorieux et c’est lui que Philippe ne peut taire.

L’invention est fascinante, mais elle semble dissimuler un souvenir de lecture : celui de l’histoire d’une nymphe chez Ovide. Fille d’Inachus, Jupiter l’enlève et en fait son amante. Pour la cacher à la jalouse Junon, il se voit contraint de la changer en une belle vache, puis de la donner à son épouse qui la fait garder par Argus. Revenue près de son père, dieu-fleuve, elle sera reconnue par lui grâce à l’empreinte qu’elle laisse de son pied et qui révèle son nom : Io. Ovide, cependant, en cet endroit, ne parle que par ellipse : Littera pro verbis, quam pes in pulvere duxit, / corporis indicium mutati triste peregit (Métamorphoses, I v. 649-650). Les commentateurs depuis Arnoul d’Orléans jusqu’au Commentaire dit Vulgate et les traducteurs, comme celui de l’Ovide moralisé, auront à cœur de rendre la chose transparente pour tous les lecteurs (OM, v. 3577-3588) :

Li pas li fist de la muance --------------------------- L’empreinte de son pas
Enseigne et vraie demostrance, -------------------- révèle au père la métamorphose
Quar si com je l’ai entendu, ------------------------- car, comme je l’ai entendu,
La bele avoit le pié fendu ---------------------------- la belle avoit le pied fendu
Et si l’avoie aussi reont ------------------------------- mais également rond
Com l’en voit que ces vaches ont. ------------------- comme on le voit aux vaches.
La fendace ‘y’, le reont ‘o’, ----------------------------- La fente fait le y, le rond le o
Et ces ii letres font ‘Yo’. ------------------------------- et ces deux lettres ensemble Yo.

Cependant Philippe écrit avant un auteur comme Arnoul et, d’autre part, il procède à toute sorte de déplacements, s’il se souvient bien d’Ovide : le taureau remplace la vache, le symbole du tétramorphe une métamorphose, un mot-phrase un nom propre et le Christ une femme. Enfin, cette empreinte pour Io se substitue à sa voix perdue, de telle sorte que D. Heller-Roazen voit en cette histoire celle de l’invention des éléments du code graphique. Mais parce que l’empreinte se résout en un cri dans le Comput, c’est l’articulation des deux codes, écrit et oral, qui se trouve exemplifiée par Philippe.

On pourrait s’arrêter encore sur la préférence pour le y ou le i, ou bien sur le caractère de monogramme des deux lettres enclavées (y dans le o), un jeu de lettres partagé par le livre et l’inscription lapidaire, suivant une géographie et une chronologie complexes. J’ouvrirais plutôt le propos vers un futur problématique. Enregistrant ce seul passage du Comput pour son entrée yo, l’Anglo Norman Dictionary en donne cette définition : « an exclamation used to attract attention », étrange pour le texte cité mais qui figure à bon droit dans le Middle English Dictionary au vu des citations proposées. Soit des emplois que l’on pourrait considérer aujourd’hui comme les lointains ancêtres du yo du slang et des rappeurs.

« Comprenne qui pourra » : ainsi Michel Zink concluait-il la citation du Comput. Sans prétendre avoir mieux compris que lui un texte qui entrelace savoirs naturel et allégorique, il me semble que le détour mythographique met en relief l’extraordinaire culture de ce Normand d’Angleterre et la façon dont il la transforme et la transmet ... jusqu’à aujourd’hui, si l’on veut bien ignorer les discontinuités à l’œuvre.

Quoduultdeus_Adversus_quinque_haereses___[...]Quoduultdeus_Auteur_btv1b10551092j.jpg

Des lettres enclavées dans le MS Paris, BnF, lat. 12219, f. Bv. Source: Gallica.bnf.fr. (Manuscrit numérisé en couleurs grâce au mécénat de la Fondation Polonsky et en partenariat avec la British Library).


Bibliographie :

Philippe de Thaon, Comput, éd. Ian Short, Londres, ANTS, Plain Text Series, 2, 1984.

Ovide moralisé, Livre I, 2 vol. éd. Craig Baker et al. , Paris, SATF, 2018.

Daniel Heller-Roazen, Echolalies. Essai sur l’oubli des langues, Paris, Seuil, 2007, « Le sabot de la nymphe », p. 121-127.

Sylvie Lefèvre, « Le Bestiaire de Philippe de Thaon : Ordre et mise en page. Itaque trifarie spargitur et allegorice subintelligitur », Medioevo Romanzo, t. 42 (2018), p. 241-283.

Michel Zink, Le Moyen Âge à la lettre. Un abécédaire médiéval, Paris, Tallandier, 2004, p.121-122.

Patricia Stirnemann et Marc Smith, « Forme et fonction des écritures d’apparat dans les manuscrits latins (VIIIe-XVe siècles) », BEC, t. 165 (2007), p. 67-100.

« Les lettres enclavées dans les manuscrits médiévaux » : page Facebook du Projet Polonsky avant 1200 (voir en particulier le BnF lat. 12219 (recueil d’Augustin, copié à Saint-Maur des Fossés autour de 1029) : LIEN